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samedi, 26 septembre 2026

L’Ours et son ombre

L’Ours et son ombre

À la télévision, tout va bien.

Les drapeaux sont impeccables,
les uniformes repassés,
les mots soigneusement cirés :
« victoire », « gloire », « destin »,
« opération », jamais « guerre ».

À la télévision, les cartes sont propres.
On pousse une frontière du doigt,
on trace une flèche bien droite,
et personne ne montre les maisons
qui se sont effondrées dessous.

À la télévision, l’ours sourit.

Il parle d’Histoire
avec des majuscules plein la bouche.
Il promet des lendemains glorieux,
des terres retrouvées,
des ennemis vaincus.

Puis l’écran s’éteint.

Et dehors,
il reste la poussière.

Une école sans fenêtres.
Un immeuble ouvert comme un livre éventré.
Une poussette sous les gravats.
Une chambre où personne ne dormira plus.

Mais chut.

La propagande n’aime pas les détails.

Elle préfère les parades aux décombres,
les médailles aux cercueils,
les cartes aux cimetières,
les chiffres aux prénoms.

Elle transforme un garçon de vingt ans
en « perte acceptable ».

Elle transforme une ville bombardée
en « objectif atteint ».

Elle transforme les larmes d’une mère
en silence statistique.

Et l’ours parle encore.

Il dit que tout est sous contrôle.

Pendant qu’un toit s’effondre.

Il dit que tout avance.

Pendant qu’une ambulance recule.

Il dit que la patrie est plus forte que jamais.

Pendant qu’un père apprend
que son fils ne reviendra pas.

L’écran, lui, ne tremble jamais.

C’est pratique, un écran.

On peut y faire disparaître les ruines
avec un joli cadrage.

On peut y repeindre la guerre
aux couleurs du triomphe.

On peut même y fabriquer un héros
qui n’a jamais eu à regarder
ce que ses ordres ont laissé derrière eux.

L’ours, pourtant, connaît la peur.

Il craint son ombre,
son assiette,
ses propres serviteurs.

Il verrouille les portes
et demande qui se trouve derrière.

Mais il demande aux autres
de mourir sans poser de questions.

Quelle étrange bravoure :

trembler devant son dîner
et envoyer les autres
affronter les bombes.

Alors il brandit sa bombinette.

Encore.

Toujours.

Comme un enfant qui montre un briquet
dans une maison pleine d’essence.

« Regardez-moi !
Je suis terrible ! »

Oui, le monde regarde.

Mais derrière lui,
il y a les ruines.

Et les ruines ont une mémoire
que la télévision ne peut pas censurer.

Elles ne parlent pas de gloire.

Elles parlent de béton,
de sang,
de poussière,
de chambres d’enfants,
de vies interrompues.

La propagande dit : victoire.

Les ruines répondent :
sur qui ?

La propagande dit : destin.

Les tombes demandent :
pour qui ?

La propagande dit : grandeur.

Les survivants regardent les gravats
et demandent simplement :
pourquoi ?

Un jour, les écrans changeront d’image.

Les slogans passeront.

Les portraits jauniront.

Les uniformes finiront dans les musées.

Mais les archives resteront.

Les témoignages resteront.

Les noms resteront.

Et l’ours pourra bien se cacher
derrière mille portes blindées :

il existe une chose
qu’aucun bunker ne protège.

La mémoire.

Car on peut maquiller une guerre
en victoire.

On ne peut pas maquiller
une ruine en maison.

On peut appeler une invasion
une « opération ».

On ne peut pas appeler
un enfant mort
un élément de langage.

Et lorsque l’ombre viendra enfin
s’asseoir à côté de lui,

elle ne dira rien.

Elle n’en aura pas besoin.

Elle aura le visage
de tout ce que la propagande
a tenté de cacher.

Gaudeamus